Souvenez-vous. Il y a un tout petit peu plus d’un an, Sam Fisher réussissait à refermer la boîte de Pandore du jeu d’infiltration. Peu de maux parvinrent à s’échapper. Tout au plus il lui fut reprocher de disposer d’un solo à peine plus abouti que celui du premier Splinter Cell, manquant encore de liberté dans son level design et le dirigisme exacerbé des missions. Mais cela lui fut bien vite pardonné grâce à l’intégration d’un mode multijoueur incroyablement révolutionnaire et terriblement addictif. L’accueil fut donc dithyrambique, tant de la presse que des joueurs.
Voici que l’on veut nous faire prendre part à la théorie du chaos. Cette fois, Sam a bien suivi les instructions. Cette dernière aventure sur notre belle Xbox se doit d’être irréprochable. Au menu des réjouissances : un solo revu et corrigé, l’adjonction d’un mode coopération sur Xbox Live et la sublimation de son impressionnant multijoueur. La critique qui suit va vous prouver que Splinter Cell Chaos Theory (SCCT) porte bien son nom, le chaos que l’on pouvait redouter devant de telles ambitions n’étant resté que théorique.
Votre mission : séduire le grand public
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Ubi Soft a analysé les faiblesses du solo des deux premiers Splinter Cell. Si la série était louée par les mordus d’infiltration, le joueur lambda peinait à s’y retrouver. La faute à un manque flagrant de liberté d’action, à un Lambert toujours prêt à annuler une mission où l’on faisait le moindre faux pas et à des sauvegardes trop espacées qui faisaient transpirer à grosses gouttes le néophyte. Autant de défauts qui dressaient un mur infranchissable entre Sam et une bonne partie du public. Synonymes de ventes ratées pour l’éditeur et de frustration pour un bon nombre de joueurs, ce temps est désormais révolu. Vous pestiez contre la seule voie disponible pour mener à bien votre objectif ? Désormais, il faudra vous habituer à avoir un labyrinthe de passages pour atteindre un même point. Lambert vous cassait les pieds à vous ordonner de ne tuer personne ou de ne pas déclencher d’alarmes ? Sam a mis les points sur les I et quasiment toutes les missions peuvent être parcourues en faisant fi des directives de votre supérieur. Recommencer la même portion d’un niveau dix fois de suite vous endormait ? Un petit coup de sauvegarde rapide et il n’y paraîtra plus.
Concrètement, le gameplay s’en trouve fortement enrichi en terme de réalisme et de possibilités. Avant chaque mission vous choisirez parmi trois configurations d’équipement. « Infiltration » vous permettra de disposer d’un arsenal basé sur la discrétion, « assaut » vous autorisera à transformer le niveau en abattoir et « la sélection de Redding » vous donnera un attirail adapté au niveau. Une fois au cœur du jeu, on s’aperçoit que cela n’est pas vain. Parcourir SCCT en étant silencieux ou en laissant parler sa barbarie est désormais possible. Sam a enrichi son panel de mouvement de tout un tas de nouvelles actions. Il peut désormais se ruer sur un adversaire au corps à corps pour lui trancher la carotide ou lui asséner un coup de couteau dans le ventre avant qu’il ne déclenche l’alerte, se suspendre à une rambarde et faire basculer son adversaire dans le vide lorsqu’il est à proximité, utiliser la vision électromagnétique pour repérer des dispositifs électroniques… Et ce n’est qu’un léger aperçu des possibilités. Le joueur lambda appréciera l’accessibilité du gameplay. Le fou furieux de l’infiltration un peu moins. Splinter Cell Chaos Theory est indéniablement beaucoup plus facile que ses prédécesseurs. Pas de panique cependant. Ubi Soft a ménagé la chèvre et le choux. Tout d’abord, une mission comporte plusieurs types d’objectifs. Certains sont obligatoires et d’autres relèvent du bonus. Le joueur chevronné devra donc s’attacher à tous les remplir, de la façon la plus discrète possible afin d’obtenir un ranking conséquent à la fin du niveau. Car en effet, un pourcentage sanctionne la façon dont vous avez mené à bien votre travail. De ce fait, et même s’il faut compter une petite quinzaine d’heures pour connaître le fin mot de l’histoire, SCCT dispose d’une replay value incroyablement élevée. On pourra s’attacher à obtenir un classement proche de la perfection ou refaire certains niveau pour le plaisir (comme l’excellent niveau se situant sur un cargo). Et n’oublions pas qu’il est possible de corser le challenge en choisissant parmi les trois degrés de difficulté disponibles. Enfin, comptez sur des ennemis plus retors, disposant d’une intelligence artificielle retravaillée. La plupart du temps, leur comportement est très bon, ceux-ci étant très réactifs aux changements d’environnements (garde absent, lumière éteinte, bruits …) et n’hésitant pas à appeler des renforts. Quelques bugs sont cependant encore présents et il est impossible de ne pas sourire devant certaines situations grotesques où ils témoignent d’une stupidité à toute épreuve. Ainsi, dans une pièce plongée dans le noir, j’ai pu prendre en otage un garde, l’interroger devant son collègue qui se trouvait pourtant à un mètre, l’assommer puis régler son compte au deuxième sans voir le commencement d’un début de réaction de sa part. Mais tout cela reste relativement rare et n’atteint que très peu le côté réaliste du jeu.
Les développeurs ont réussi là où on ne les attendait pas. Parfait pour le néophyte, mais proposant une rejouabilité et un challenge très forts pour celui qui a parcouru les deux premiers Splinter Cell dans tous les sens, le solo de Chaos Theory dispose de tous les atouts pour faire un carton planétaire.
Amis ou ennemis ?
Vous avez aimé le Live proposé par Pandora Tomorrow ? Vous adorerez celui de SCCT. Une fois de plus, Ubi Soft a trouvé le moyen d’intégrer une nouveauté de taille. Vous aurez donc la joie de disposer d’un mode de jeu en coopération via le Xbox Live. Je vois déjà la joie poindre dans votre regard à travers vos lunettes de vision nocturne à l’idée de parcourir tous les niveaux du solo à deux. Laissez-moi vous faire déchanter. Seules quatre missions originales sont disponibles. Vous pourrez au choix les enchaîner dans un mode « Histoire » ou les faire indépendamment les unes des autres dans le mode « Mission ». Chacune d’elle a été pensée pour faire appel à un maximum d’entraide entre les deux joueurs. Certains passages ne pourront être atteints qu’en faisant la courte échelle à votre compagnon, des systèmes de protection nécessiteront que l’un d’entre-vous les bloque temporairement pour que l’autre les désactive définitivement…. Bref, il s’agit d’une réelle coopération et non pas d’un mode de jeu où chacun va de son côté L’ambiance est excellente et respecte parfaitement l’univers du titre, certains passages voyant même un certain Sam Fisher venir vous prêter main forte. Là encore, un classement intervient à la fin de la mission. Et vous disposerez toujours d’un choix parmi trois degrés de difficulté pour corser un peu les choses et d’effectuer des sauvegardes pour ne pas perdre votre progression. Une fois la partie lancée, même si la connexion est d’excellente qualité, le premier gros défaut que l’on peut reprocher à Chaos Theory fait son apparition. En effet, le moteur du jeu peine énormément par endroit et vous vous retrouverez donc dans des scènes au ralenti dignes des meilleurs moment de Matrix. Pas de panique cependant puisque cela se produit rarement lors de phases comportant des ennemis. Il s’agit sans doute là du prix à payer pour disposer de graphismes équivalent à ceux du solo. Plus fâcheux, il est possible de subir des déconnexions brutales en pleine mission. Cela est peu gênant si vous parcourez ce mode en « Histoire », puisque vous pouvez sauvegarder la partie sur votre console, mais si vous choisissez d’effectuer chaque mission indépendamment l’une de l’autre, cela vous fera perdre votre sauvegarde rapide et vous devrez recommencer le niveau depuis le début. Hormis cela, rien à signaler. Les gardes réagissent correctement et ce mode s’avère très plaisant. Comptez une à deux heures pour parcourir chaque niveau. Il est certain qu’une fois que vous les aurez parcouru, vous n’y reviendrez pas très souvent, mais la présence de la coopération est intéressante pour découvrir une nouvelle expérience de jeu. On en vient forcément à se demander si son intégration un tout petit peu précoce ne constitue pas un test de la part des développeurs afin d’intégrer un mode similaire un peu plus conséquent pour un prochain Splinter Cell. Qui jouera, verra…
A côté de ce mode sympathique, vous aurez de nouveau le plaisir de retrouver l’incroyable « Versus » venu tout droit de Pandora Tomorrow. Ne nourrissez pas d’espoir démesurés puisqu’il s’agit avant tout d’une évolution minime de ce dernier. Disposant d’un moteur graphique reprenant celui du deuxième volet avec quelques légères améliorations, celui-ci demeure toujours aussi beau et surtout évite les ralentissements constaté en coopération. Une équipe de deux mercenaires et une équipe de deux espions se feront donc face. Les deux camps ont vu leurs possibilités s’accroître (nouveaux mouvements, amélioration de l’arsenal…) et surtout, les onze niveaux disponibles (six nouveaux et cinq anciens remis au goût du jour) ont été pensés pour faire appel à l’entraide entre les joueurs, surtout pour les espions (courte échelle, etc…). Trois types de parties sont disponibles. « Histoire » qui consiste en la réalisation de trois objectifs par les espions sur les cinq qui leur sont attribués, les mercenaires devant tout faire pour que cela ne se produise pas. « Deathmatch » sera toujours autant prisé des bourrins et consistera à l’élimination de l’équipe adverse. Enfin, « Disk Hunt » qui consiste à récupérer un disque et à le ramener à un point d’extraction. L’incontestable réussite du mode « Versus » de Chaos Theory repose, comme celui de son prédécesseur, sur l’ambiance et la stratégie. Entrer dans une partie, c’est subir le stress de l’espion qui ne doit pas se faire repérer ou la tension du mercenaire qui ne sait pas d’où l’attaque va venir. Tout cela est d’autant plus vrai que chaque camp dispose d’une vue adaptée (troisième personne pour un espion et première personne pour un mercenaire). Entente et discipline sont donc primordiales dans votre binôme. Dit comme ça, cela n’a l’air de rien, mais le concept développé par Ubi Soft est l’un des plus novateurs et des plus immersifs qui soit. Y goûter, c’est entrer dans un autre monde.
La connexion est plutôt bonne, et s’il est possible qu’un léger lag fasse son apparition de temps à autre, sachez que cela demeure assez rare. Les parties à créer ou les recherches en optimatch sont entièrement paramétrables, avec notamment la possibilité de choisir la langue du serveur ou de ses adversaires, le choix de jouer en classement ou non, le niveau de vos adversaires… Bref, quasiment toutes les configurations sont possibles. Ajoutons que les nouvelles fonctionnalités du Live sont bien intégrées (créer un clan, envoyer des messages vocaux). Enfin, aucun bug fâcheux n’a été rencontré lors du test.
La théorie du chaos rétinien
Non content de nous avoir livré un titre au gameplay et à l’intérêt incroyable, Ubi Soft ne comptait pas en rester là. Non, il fallait montrer ce que la Xbox peut faire de mieux d’un point de vue technique. Et une fois le jeu inséré dans votre console, vous vous apercevrez que la plupart des développeurs n’ont exploité qu’une infime partie de ses capacités.
Car parcourir un niveau de splinter Cell,Chaos Theory, c’est s’arrêter tous les cinq mètres pour rester figé devant les textures. Ici, le normal mapping foisonne et impressionne tant il est maîtrisé. Un simple mur peut ainsi devenir une œuvre d’art vous faisant délaisser quelques temps les objectifs de votre mission. Vous aurez beau scruter le plus petit détail, vous n’apercevrez pas la moindre trace de pixelisation. Assez incroyable. Et en bon représentant de l’infiltration, SCCT ne serait que peu de choses sans une gestion poussée de la lumière. Là encore, rien à redire tant ombres et lueurs se reflètent à la perfection sur votre personnage et sur les décors. Prenez donc le temps d’enlever votre vision nocturne pour admirer le travail accompli. Les cinématiques narrant l’histoire vous laisseront pantois. Même si elle ne sont pas aussi soignées que celles disponibles dans les titres de Squaresoft ou de Capcom, le travail réalisé au niveau des textures des visages et des animations est incroyable, digne du film Final Fantasy.
La démonstration technique n’en reste pas là. Si le moteur d’un jeu comme Chronicles of Riddick montrait fréquemment des signes de faiblesses, ce n’est pas le cas ici. A aucun moment, vous ne verrez le moindre ralentissement venir perturber l’animation (sauf en coopération). Et cela tombe bien car vous pourrez profiter pleinement de l’excellent travail des développeurs au niveau des mouvements des protagonistes, qui deviennent de plus en plus réalistes et crédibles. L’interaction avec les décors a encore été poussée, même si l’on pourra pester contre certains défauts récurrents tels des lampes indestructibles ou des obstacles infranchissables.
Tout ceci ne serait rien sans un background sonore travaillé. Si le jeu est entièrement localisé, certains regrets apparaissent. Les voix françaises des personnages principaux tels que Sam et Lambert sont toujours aussi bonnes, mais celles des personnages secondaires versent dans la caricature, notamment pour les asiatiques qui parlent français avec un accent digne des pires imitations de Michel Leeb. Mais cela se retrouve contrebalancé par un travail d’écriture très fin avec des répliques d’un cynisme et d’un humour à toute épreuve comme le démontre le dialogue suivant :
Sam : « Si je déclenche trois fois l’alarme, c’est la fin de la mission, n’est-ce pas Lambert. »
Lambert : « Nous ne sommes pas dans un jeu vidéo Fisher ! »
Les gardes qui parlent entre eux, la publicité omniprésente (chewing gums qui permettent de mieux respirer, déodorant qui fait offrir des fleurs, téléphones portables, tout y est…), la petite musique discrète qui se déclenche à certains moment vous font irrémédiablement pénétrer dans un univers situé à mi-chemin entre réalité et film d’espionnage. Du grand art, un point c’est tout.
Difficile de rester de marbre devant Splinter Cell Chaos Theory tant il s'approche de la perfection en matière d'infiltration. Réalisation en béton armé, solo accrocheur, modes Live réussis et novateurs, rien ne manque à l’appel pour vous faire vivre une expérience ludique unique. Bien que la plupart des séries à succès ont une fâcheuse tendance à se répéter, Ubi Soft parvient, à chaque volet de Splinter Cell, à sortir un jeu enterrant définitivement le précédent, alors qu’à l’époque, nous croyions déjà tenir l’opus parfait Un indispensable, tout simplement. Question: comment vont-ils faire pour améliorer encore le concept dans la prochaine aventure de Sam Fisher ?
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